Tuesday, October 25, 2016

Augustin BERQUE



Augustin BERQUE, Du geste à la cité. Formes urbaines et lien social au Japon, Paris, Gallimard, 1993, 247p.

     
 
       Le géographe et orientaliste Augustin Berque, directeur d'études à l’EHESS, est spécialisé dans l’étude des « milieux » c’est à dire la mésologie (Umweltlehre en allemand ou fûdoron en japonais), il s’inscrit en cela dans la filiation du biologiste Uexküll (1864-1944) et du philosophe Watsuji (1889-1960) qui ont parallèlement pensé le milieu en fonction de ceux qui l’habitent et leur culture (en ce qui concerne l’homme). Sa réflexion entend aller au-delà du dualisme de la pensée moderne qui a fracturer le sujet et l’objet et qui caractérise, selon lui, l’Occident depuis le XVI tout en l’opposant à la pensée orientale.
       Replacer l’être, sa sensibilité, dans l’espace vécu et considérer ces deux pôles dans leur interaction, sachant que cette interaction prend nécessairement des formes multiples et prête à des lectures plurielles, voilà ce qui motive une partie de sa démarche. Sa géographie est donc indissociable de la philosophie, ou encore de l’histoire, et son approche ne peut être que transdisciplinaire, cependant elle n’en est pas moins rigoureusement centrée sur une pensée de l’espace idéologiquement cohérente, et dont il s’est attaché à renouveler les concepts.
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        Du geste à la Cité est composé de trois grandes parties volontairement déséquilibrées. La première : « l’entrée en ville » sert de porte, comme celles des villes d’autrefois, simplement, il nous en offre les clefs. Ainsi son approche formelle est d’emblée surprenante, la ville est un livre et son livre une ville.               Cette première partie, si concise, joue donc magnifiquement son rôle : celui de nous attirer dans sa cité. Augustin Berque possède en effet une langue savante mais limpide qui captive et charme son lecteur, ou plutôt celui qu’il nomme son « visiteur ». L’expérience qu’il lui propose capte l’attention mais, guide attentif, Augustin Berque nous offre aussi une liberté, celle de commencer par les coulisses de sa démarche théorique (le général, c’est-à-dire la troisième partie à la fois véritable introduction et conclusion), ou par le cœur (le particulier, c’est-à-dire les différents « quartiers », sept au total, de sa deuxième partie).               
       Voilà qui rompt avec les habitudes parfois un peu rigides des géographes, mais qui surtout veut faire sens (formel) avec le sujet traité. Son approche, il la pousse jusqu’au bout : sa pensée est inséparable de sa langue et même de la construction du livre matériel dans lequel on la découvre, où sens et esprit sont en adéquation.
On ne peut qu’admirer une écriture éminemment poétique et travaillée, qui compense un vocabulaire parfois très théorique et abstrait.
L’objet qu’il entend traiter dans ce livre est donc « la ville » japonaise ou plutôt ses « modes d’existence ». En effet, la question est difficile à traiter car chaque regard métamorphose « l’objet ». Aller à la rencontre d’une ville, dit-il, c’est avant tout en faire l’expérience esthétique, personnelle. Cette nécessaire prise en compte à la fois du sujet et de l’objet, pour créer le sens, amène Augustin Berque a l’emploi de la notion de « trajection » (page 228) qu’il développe dans sa troisième partie.
Elle s’accompagne d’une deuxième notion importante, et récurrente dans cet ouvrage, qui est celle de la « médiance » (page 222). Ainsi, la médiance d’une ville est définit comme « le sens de la relation d’une société à l’étendue terrestre » et ce, par l’entremêlement de diverses strates qui peuvent être simplifiées en trois niveaux de réalité : celui des significations, celui des sensations et représentations communes et celui du physique dans le temps.
       
       On le voit, cette démarche le pousse à chercher des analogies sans limite ce qui peut être risqué, voire un peu artificiel. Cependant sa thèse est claire et on la perçoit déjà dans sa position contre la pensée moderne ; selon lui, « il n’est de lien social qu’en référence à des lieux (…) la relation des sociétés à l’étendue terrestre fonde les relations sociales ». Ainsi, le paysage motiverait la société, et, au-delà des théories philosophiques qu’il exprime, cela doit avoir un impact très concret sur la politique urbaine.
Augustin Berque mène en ce sens, en filigrane, une critique de la modernité en architecture. La modernité par « essence » ne pourrait pas faire de lien social car elle pense des formes « idéales » sans réfléchir au lieu, à la problématique spatiale qui est toujours particulière. Sa thèse est, on peut le dire, extrême, mais soutenable. En effet, si les liens sociaux se délitent, ils sont encore présents parce que nos sociétés ne sont pas entièrement bâties selon l’idéalisme moderne.
 
       Cette pensée théorique, il l’exprime et la nourrit à travers une réflexion poussée sur l’urbanité japonaise. Ses « trajets » (ses différents chapitres) explorent, entre autres, l’importance de la nature qui n’est pas opposée à la ville comme en Occident. Au Japon, la ville a ainsi magnifié la relation de l’homme à la nature et a occulté la dimension politique de l’urbain (les brèves considérations étymologiques de Berque sont, à ce sujet, très marquantes).
On trouve ainsi des « bois sacrés » jusqu’au cœur de la ville, tout comme de nombreux cours d’eaux, délaissés puis devenus emblèmes de « l’aménité » (« l’utile inutilité du décor ») dans les années 1980. Ces éléments écologiques charrient avec eux leurs sens (naturel et culturel). Augustin Berque écrit par exemple que l’abondance et la saveur du poisson, ou la croissance des algues a beaucoup à voir avec l’éthique et l’esthétique. On pense bien sûr à toute la culture japonaise du « monde flottant ».
        
       Autre aspect primordial : la ville y est pensée périssable, on défait et refait les villes constamment comme le témoigne les reconstructions multiples de Tokyo (après 1923 ou 1945 par exemple). Cette culture orientale du « processus infini » s’oppose profondément à celle, occidentale, de « l’objet fini », malgré tout, cette dernière a tendance à s’ancrer toujours d’avantage.
Ainsi, alors que se développait l’idée « d’aménité » à Tokyo qui visait à revaloriser l’environnement proche, la ville était en même temps devenue un lieu du planétaire, une ville-monde. Lié à ce statut, apparaissait le phénomène de dépeuplement du centre au profit de bureaux, les habitants étant relégués dans les banlieues et parfois à plus de 160 km comme à Yuzawa.
Cependant, le Japon, en « jouant » (chapitre VI) encore avec la ville, cultive sa différence en ce qui concerne le rapport sujet-objet. Il est certain qu’Augustin Berque creuse beaucoup ce questionnement très théorique, on en oublie parfois le Japon, mais, au fil de la lecture, on comprend l’enjeu de cette réflexion. En effet, l’approche que nous adoptons dans ce domaine sous-tend toujours notre vision de l’espace, (le désenchante ou non), et de ce que doit être notre environnement. Il y a là, encore, un abyme qui nous sépare de l’Orient, au point qu’on peut s’interroger, comme le fait Augustin Berque : « post-moderne= post-Occident » ?

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          Les considérations d’Augustin Berque sont nombreuses, des liens entre l’urbanité et les normes sociales japonaises, aux diverses mythologies des lieux, en passant par les influences et relations avec le reste du monde : ses analyses éveillent notre curiosité et donnent à penser les villes orientales et bien souvent au-delà.
Avec une profondeur éclairante, une approche pluridimensionnelle non dispersée mais enrichissante, une pensée dense (à l’image de l’urbanité qu’il étudie), et cela sans quitter la planéité du papier imprimé : on peut dire qu’Augustin Berque tient sa promesse, celle de nous offrir « l’espace, le temps d’un livre ».

                   Daphné STERK, M1 Histoire

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