Tuesday, October 25, 2016

Compte-rendu d'ouvrage : SHELTON Barrie, 2012, Learning from the Japanese City : Looking East in Urban Design

Séminaire Villes Asiatiques, Compte-rendu d’ouvrage                                     HEISSLER Sébastien M1 ACA LCSA


SHELTON Barrie, 2012, Learning from the Japanese City : Looking East in Urban Design, New York, Routledge, 208 p.

Il s’agit ici d’un essai à propos de l’urbanisation japonaise. Barrie Shelton est un chercheur et professeur de la faculté d’Architecture et de Design de Sydney, spécialisé dans le design et l’histoire de l’urbanisation est-asiatique.
Cet ouvrage se destine principalement aux urbanologues, mais aussi à toute personne désireuse de comprendre la structure des paysages urbains japonais et leurs influences.

L’auteur commence par expliquer comment les premiers visiteurs des villes japonaises les ont trouvées mal organisées, peu symétriques voire même laides pour certains. Il semblerait que l’organisation leur sembla chaotique et totalement opposée à l’esthétique occidentale.
Shelton pense toutefois qu’il est important de tenter de comprendre ce modèle d’urbanisation, afin de pouvoir même en tirer des leçons, d’où le titre de son ouvrage.

            Il commence ainsi par tenter d’expliquer comment le système d’écriture japonais, a pu avoir un effet sur les dynamiques esthétiques et, indirectement, les formes d’organisation des villes du pays. En effet, alors que l’Occident ne se contente que de relier à l’horizontale un petit nombre de lettres, ne représentant qu’un son, les caractères japonais, tirés du chinois, sont indépendants et traduisent chacun une idée, ce qui les rends mobiles voire animés, et peuvent être écrits aussi bien à l’horizontale qu’à la verticale. Ceci serait alors à l’origine des innombrables enseignes et panneaux japonais, bourrés de kanji personnalisés et mascottes, colorés et lumineux. La langue japonaise étant une langue agglutinante, Shelton avance que cette construction linguistique se retrouve partout dans le style japonais : par exemple les pages de magazines pour enfants qui ressemblent à des collages très serrés et chaotiques d’images et de mots.

            Shelton retranscrit ensuite les notions de sol et de mur au Japon, qui semblent au final peu importants, tant la maison traditionnelle est orientée vers l’extérieur. Ce qui contraste nettement avec la disposition parfois anarchique des maisons japonaises. Mais il explique ainsi que cette ouverture sur l’espace le rend libre, contrairement en Occident où tout tient une place spécifique. Il rajoute alors que les japonais vont plus loin puisqu’ils relient directement l’espace et le temps, notamment sur les cartes, rendant les constructions éphémères et amovibles. Ceci pourrait alors expliquer l’organisation en bloc parfois très serrés et empilés, qui seraient en réalité d’anciens emplacement de demeures de l’époque d’Edo, les buke yashiki.

            Plus loin, Shelton explique comment le syncrétisme religieux japonais permet de comprendre la coexistence, souvent désordonnée, des temples et des maisons dans les rues. Les notions de vacuité et d’impermanence bouddhiques, et le désordre apporté par l’animisme et l’immense diversité des mythes shintô induisent indirectement le manque d’ordre, de hiérarchie, mais aussi la décentralisation, l’éphémère et la fragmentation dans les villes japonaises.

            Par ailleurs, les ponts furent en réalité les véritables carrefours urbains, et leurs anciens emplacements seraient aujourd’hui encore les lieux les plus fréquentés (comme le grand carrefour de Tôkyô qui était autrefois celui du pont nihon bashi). Cette organisation spécifique autour des ponts comme éléments centraux, aujourd’hui disparus pour la plupart, sont à l’origine des grandes lignes urbaines japonaises qui semblent aujourd’hui totalement décentralisées.

            Ce qui paraît cependant le plus intéressant, c’est cette dualité frappante qu’il décrit entre cette propension à en mettre toujours plus dans un espace plus petit, avec les notions d’espace et de place de l’ombre dans les maisons traditionnelles.
Au final, les rues japonaises s’organisent en un collage hétéroclite d’éléments opposés les uns aux autres, mais toutefois harmonisés.

            Enfin, il montre comment cette impermanence et cette amovibilité des structures japonaises leur a permis de retourner la force des catastrophes naturelles dont ils sont victimes plutôt que d’y faire front. Ceci couplé à leur capacité à moderniser les rues sans pour autant détruire ce qui se tenait avant, cette facilité à faire coexister tradition et modernité, devrait être, selon Shelton, une grande leçon à tirer de l’urbanisme japonais. A contrario, apprendre de l’Occident ne ferait que ralentir l’urbanisation des villes du Japon, déjà bien adaptées aux fortes populations, ne serait-ce que par l’organisation quasi-parfaite des réseaux de transports en commun.

L’essai de M. Shelton est particulièrement bien construit, même si le découpage en seulement cinq chapitres et le manque d’aération ne permettent pas de se diriger rapidement vers une partie précise du texte. Toutefois, les descriptions parfois très longues et anecdotiques, l’absence totale de notes de bas de page et la redondance des idées rendent la lecture inconfortable à certains endroits, notamment à la très longue, mais quand bien même intéressante, partie concernant les ponts japonais. Les nombreuses illustrations souvent cohérentes avec le texte ajoutent cependant une dimension fort appréciable.
Il aurait été également préférable que l’auteur avance plus clairement ses arguments au lieu de trop tourner autour du pot, car ils sont vraisemblablement très perspicaces : nous restons parfois sur notre faim !

Toujours est-il que l’œuvre de M. Shelton est un ouvrage de référence sur l’urbanisation japonaise, une thèse justement défendue et truffée de points culturels passionnants sur les traditions et valeurs du Japon. C’est une excellente ouverture à l’appréhension des villes japonaises qui furent, semble-t-il, mal comprises des premiers Occidentaux venus les visiter.

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